La nuit de la réconciliation chez les derviches Hakim.

 

Par Idris Lahore:

philosophe et psycho-anthropologue
 

 

 

La nuit de la réconciliation

 

Une soirée plus extraordinaire et plus étrange encore était celle du lundi, qui se prolongeait durant toute la nuit, jusqu’au matin.

 

Cette nuit était appelée : « nuit de réconciliation avec les ancêtres », au cours de laquelle, selon les Hakim, on redonnait la paix aux âmes des aïeux. Avant d’expliquer le sens profond de cette pratique, je vais décrire simplement ce que j’ai vu lors de ma première participation à cette nuit des plus mystérieuses.

 

Une douce et paisible lumière émanait de quelques lampes à huile éclairant la grande salle aux murs blancs, dont le sol était cette fois recouvert de nombreux tapis épais qui ne laissaient apparaître que le cercle de l’ennéagramme. Sur sa circonférence étaient assis neuf Hakim : le Maître, quant à lui, était assis à l’extérieur du cercle sur une table basse en guise d’estrade. Tout le long des murs, des hommes, des femmes et même des enfants étaient serrés les uns contre les autres. Il y avait là une bonne centaine de personnes, visiblement de classes sociales très diverses. A côté de femmes enveloppées dans des tchador, d’autres, dans leurs habits de soie, ressemblaient à des princesses sorties des Contes des Mille et Une Nuits ; des paysans avec leur grossier manteau de laine étaient assis à côté d’hommes habillés à l’occidentale, portant veston, chemise blanche et cravate.

 

Les hommes et la plupart des femmes étaient dans un silence et une présence recueillis, comme un reflet de l’assise immobile et silencieuse des Hakim sur le cercle. Même les enfants semblaient gagnés par cette ambiance de sérénité et l’attention souriante de leur mère semblait suffire à leurs besoins.

 

Soudain, la voix ferme du Maître retentit dans le silence, comme une question. Quelques instants passent et tous les regards sont fixés sur lui.

 

Un homme, qui était assis le long du mur, se lève, l’air grave : il regarde le Maître, se courbe dans sa direction en signe de salut et de respect, puis le regarde à nouveau. Le Maître lui fait signe d’avancer. Arrivé devant lui, encore une fois il s’incline et le Maître lui demande de s’asseoir à ses côtés sur l’estrade.

 

Un court dialogue s’instaure, qui me semble être l’évocation d’un problème. Le Maître fait signe à l’homme de se lever. Celui-ci entre dans le cercle et s’incline successivement devant six des neuf Hakim assis sur la circonférence de l’ennéagramme. Les six Hakim se lèvent, comme s’ils avaient été choisis. L’homme regarde dans la direction du Maître, qui lui fait un autre signe accompagné de quelques mots. L’homme se positionne alors derrière le premier des six Hakim, lui pose la paume des mains contre les omoplates, le pousse vers l’intérieur du cercle et soudain, s’arrête. L’homme regarde à nouveau le Maître, qui lui désigne un deuxième Hakim, et la même scène se reproduit : l’homme se place derrière le Hakim, pose ses deux mains sur le haut de son dos et le pousse à une autre place au milieu du cercle. Il fera de même pour les quatre autres Hakim qu’il avait prié de se lever.

 

Le Maître rappelle l’homme à ses côtés. Les Hakim sont maintenant debout dans le cercle de l’ennéagramme ; l’un regarde le sol, un autre regarde vers l’extérieur, trois autres se regardent les uns les autres et un dernier se met les mains devant les yeux. Soudain, j’entends le Maître dire d’une voix puissante « Allah Hu », ce qui signifie « le souffle de Dieu ». La chose la plus surprenante se passe alors : l’un des derviches sort immédiatement du cercle et quitte la grande salle blanche ; un autre s’écroule sur le sol et s’allonge de tout son long, comme un mort ; celui qui avait posé sa main devant les yeux avance jusqu’au bord du cercle et, tournant le dos à la scène, regarde dans une tout autre direction.

 

Les deux qui étaient proches l’un de l’autre avancent vers celui qui est allongé sur le sol et le regardent, apparemment avec une grande tristesse. Tout ceci se passe comme dans un film au ralenti, et l’impression est que l’espace s’est densifié. Plus personne ne bouge dans l’assistance, pas même les enfants ; comme si chacun retenait son souffle.

 

Tout le monde est comme captivé jusqu’au moment où, soudain, comme obéissant à un même signal, alors qu’il ne s’est rien passé, trois femmes assises au milieu de la foule, le long des murs, se lèvent et en pleurs, se jettent auprès de celui qui semble représenter un mort. L’une enlace ses pieds, l’autre lui saisit une main, la dernière, le visage enfoui dans les mains, se penche au-dessus de sa tête. En même temps, je vois, à côté du Maître impassible, l’homme sortir une grande pièce de tissu de sa poche, s’en servir comme d’un mouchoir et s’essuyer les yeux, saisi d’une forte émotion devant le spectacle dont il est à l’origine.

 

 

Pendant quelques minutes, comme si le temps se figeait, tous les protagonistes dans le cercle restent dans leur propre mouvement, avant que ne retentisse à nouveau la voix du Maître : « Allah Hu », dit-il en se levant. Il se dirige vers l’intérieur du cercle, fait se lever un à un tous ceux qui étaient agenouillés ou couchés au sol, redresse ceux qui s’étaient courbés, fait revenir le Hakim qui était sorti de la salle et les réunit dans un cercle où tous les protagonistes de la scène que je viens de décrire se donnent la main. Quand tous sont réunis, le Maître, au milieu de ce cercle intérieur, dit un mot et tous ceux du cercle regardent alors vers le sol et commencent à psalmodier avec lui : « Allah Hu, Allah Hu, Allah Hu ». En même temps, mon impression de densité de l’espace se transforme en perception d’une très grande force qui semble faire vibrer et bouger rythmiquement tous ceux de ce cercle intérieur. Petit à petit, tous lèvent les yeux et regardent vers le haut, en continuant à scander « Allah Hu, Allah Hu, Allah Hu » et les visages s’éclairent d’une lumière intérieure, comme si tous avaient trouvé de la joie. Effectivement, ils commencent à se regarder les uns les autres, à se sourire, comme si un problème était résolu. Le Maître fait alors un geste à l’homme qui était assis à côté de lui pour l’inviter à venir se positionner à la place d’un des Hakim qui, lui, retourne s’asseoir à l’un des angles de l’ennéagramme. L’homme, encore visiblement ému, entre dans le cercle et lui aussi est progressivement pris dans cette oscillation d’une énergie de joie qui transforme son émotion ; son visage commence à briller d’un nouvel éclat. A nouveau retentit la voix du Maître. Tous se taisent et d’un signe, il ouvre le cercle.

 

Chacun regagne sa place : les Hakim sur la circonférence, les trois femmes près du mur et l’homme à côté du Maître, qui lui dit quelques phrases encore. Puis l’homme se baisse vers le Maître, lui prend une main, la baise, la porte à son front pendant que, dans un geste plein d’amour, le Maître lui passe l’autre main sur la tête puis, avec une pression sur l’épaule, le relève et d’un signe, lui propose de retourner s’asseoir à sa place près du mur. Dès que l’homme est assis, un autre se lève, s’incline et se dirige vers le Maître.

 

Le même type de scène recommence et se répètera tout au long de la nuit, avec chaque fois un homme ou une femme, choisissant plusieurs des neuf Hakim de la circonférence de l’ennéagramme ; chaque fois, des protagonistes différents se lèveront dans la foule au milieu de ceux qui sont assis près du mur et viendront prendre part à la scène. Tout au cours de la nuit, certains s’endormiront, d’autres se réveilleront et moi, je ne vois pas la nuit passer tellement je suis comme envoûté par ce qui est en train de se dérouler devant mes yeux. Au petit matin, le Maître se lèvera, sortira de la salle accompagné des neuf Hakim, les étudiants du monastère restant jusqu’à ce que les hommes, les femmes et les enfants aient tous quitté le lieu.

 

L’explication de ce qui s’est passé là me paraîtra d’abord encore plus extraordinaire que ce que j’ai vu. Depuis, je sais qu’il n’y a là rien d’extraordinaire, mais qu’il s’agit de la mise en œuvre de facultés tout à fait naturelles que possède tout être humain, lorsqu’il leur permet, dans certaines conditions, de s’exprimer.